Le mode croissant (II)

  1. Toutes les consonnes intervocaliques se rattachent à la voyelle qui les suit . Un Français apprenant l'anglais aura tendance à ne pas faire de différence entre too late   et tool eight   . Il les prononcera tous deux comme too late  . Ce même Français aura tendance à syllaber la phrase française suivante: elle imite un autre accent ainsi : .

    C'est ce qu'on appelle la syllabation ouverte - les syllabes se terminent sur la voyelle, c'est-à-dire la bouche ouverte (d'où le phénomène des enchaînements consonantiques caractéristiques du français).

  2. Du fait de l'anticipation vocalique, les consonnes sont mises d'avance dans la position de la voyelle qui suit. Cela se remarque surtout lorsque la voyelle est arrondie: les lèvres françaises s'arrondissent dès le début de la consonne.
  3. C'est par l'anticipation vocalique qu'on peut rendre compte de l'articulation " non-aspirée " des occlusives sourdes [p t k]. Dans l'articulation française de ces consonnes, les cordes vocales se ferment plus tôt que dans l'articulation anglaise. Au moment de l'explosion, elles sont déjà fermées par anticipation de la voyelle qui suit, et aucune expiration de souffle venant des poumons ne peut se produire. Or en anglais, et encore plus en allemand et dans les langues scandinaves, la glotte est encore ouverte au moment de l'explosion, ce qui permet au souffle de s'échapper des poumons après l'explosion, d'où l'aspiration (h) avec les consonnes occlusives sourdes à l'initiale. Comparons le français pique [ pik ]  à l'anglais  peak [ p hik] . Comparons maintenant une anglophone et une francophone  prononçant : il pense   .
  4. Il faut aussi attribuer au Mode Croissant le phénomène de la " détente des consonnes finales ". En anglais, après s'être fermée pour une consonne finale, la bouche ne se rouvre généralement pas, surtout dans le cas de [l n m]. En français, d'une part l'ouverture buccale pour la voyelle de la syllabe finale se prolonge, de l'autre la consonne finale se prononce presque comme si elle commençait une nouvelle syllabe: la bouche se rouvre légèrement et un embryon de voyelle se fait entendre. Comparez la réalisation d'une locutrice anglophone et celle d'une locutrice francophone .
  5. C'est enfin le Mode Croissant qui empêche en français la diffusion de nasalité, si fréquente chez les Anglo-Saxons. Que la nasale soit une consonne précédée d'une voyelle orale, comme dans Jeanne ] , ou une voyelle suivie d'une consonne orale, comme dans tombe  , c'est par non-anticipation consonantique que le français en vient à séparer si clairement le son oral du son nasal. Un anglophone apprenant le français aura tendance à nasaliser la voyelle /a/ dans Jeanne : , et à anticiper la consonne / b/  pour tombe : . Comparez maintenant une locutrice anglophone et une locutrice francophone qui prononcent le mot commentateur : la locutrice anglophone a tendance à anticiper le / t / de commentateur, anticipation que nous percevons sous la forme d'un / n /  parasite. La locutrice francophone découpe le mot en syllabes ouvertes et n'anticipe pas le / t /.